Tadjikistan

Tadjikistan

(J) Tadjikistan

 

Lorsque nous préparions ce voyage, nous avons rapidement associé le Tadjikistan à une route, la Pamir Highway. Cette route traverse le pays d’ouest en est, reliant la capitale, Douchanbé, à la Chine et au Kirghizistan. Le massif du Pamir occupe une grande majorité de la superficie du pays, le reste étant un enchevêtrement de montagnes et de vallées laissant peu de place aux plaines agricoles. Nous entrons donc avec l’impatience d’en découdre avec cette route mythique de très haute montagne, et parallèlement de retrouver une température supportable en altitude.

Le passage de frontière se déroule en deux temps trois mouvements, et en quelques kilomètres la vaste plaine s’efface pour laisser apparaître les premiers massifs montagneux. Dès le premier jour nous sommes invités à prendre le thé, ce qui finit par un repas et une sieste dans une famille tadjike. Femmes et jeunes enfants sont cantonnés à la maison pour les tâches du quotidien tandis que le père de famille travaille à l’agrandissement de la demeure familiale. Le fils aîné, lui, l’aide pendant deux mois. Il passe le reste de l’année en Russie comme maçon pour ramener de l’argent à sa femme…

Le long de la route, nous admirons la beauté de cette vallée fertile. Nous apercevons les femmes dans leur tenues colorées à la moisson, faux à la main, abattant les cultures avec une synchronisation digne d’un spectacle de danse. Nous retrouvons le plaisir du bivouac dans des lieux éloignés de la circulation. La nuit, nous pouvons observer les étoiles comme jamais nous ne les avions vues en France : ici pas de lumière dans les villages ! En remontant le cours de la rivière, la vallée se fait plus étroite, plus sèche. Les villages s’éloignent les uns des autres, les montagnes semblent plus hautes et le débit de la rivière augmente. Nous attaquons la montée qui nous sépare de Douchanbé au petit matin : nous profitons des quelques heures de fraîcheur pour grimper les 1000 mètres de dénivelé jusqu’au tunnel d’Anzob, qui nous évite de franchir le col. Seulement, ce tunnel de 5 kilomètres n’est pas ventilé, est à peine éclairé et le revêtement n’est pas vraiment bon. Nous assistons au défilé des camions qui transportent du charbon vers la capitale… une fumée noire s’échappe de l’ouverture du tunnel et nous fait définitivement renoncer à l’idée de le franchir à vélo. Nous retournons à notre méthode du camion-stop : les vélos sont chargés dans la benne remplie de charbon, et nous ressortons dix minutes plus tard de l’autre côté, convaincus que nous avions pris la bonne décision ! La descente nous entraîne vers Douchanbé. Nous dépassons quelques belles villas construites sur les bord de la rivière, ainsi que de nombreux restaurants avec piscine où se détendent de nombreux tadjiks ! Ces installations contrastent avec la simplicité des villages que nous avons vus précédemment. En fin de journée, nous faisons halte à la Green House, hôtel incontournable pour les baroudeurs… Dans la cour s’entassent les vélos de voyage, un camping car, et surtout se retrouvent les voyageurs en partance pour la Pamir Highway, avides des conseils de ceux qui en reviennent. La Green House, c’est un peu le camp de base où l’on vérifie son matériel, où l’on fait ses provisions et où l’on prend quelques jours de repos avant de s’élancer vers les hauts plateaux d’altitude qui forment certainement l’obstacle le plus difficile à franchir sur la Route de la Soie.

 

Nous quittons la ville sans l’avoir vraiment visitée. Statues et monuments grandiloquents à la gloire du gouvernement se s’accordent pas avec la sobriété de certains immeubles qui respirent les anciennes années soviétiques. Cela nous suffira, et nous filons en compagnie d’Andreas, un cyclo allemand avec qui nous faisons les trois premiers jours de route. La chaleur reste toujours aussi insupportable, et c’est seulement en fin de journée ou à 2000 mètres d’altitude en haut du col de Kulob que nous pouvons respirer. Nos principaux sujets de discussion tournent autour de ce qui nous attend… est-ce que l’état des routes est aussi terrible que ce qu’on dit ? Est-ce que nous allons supporter le manque d’air en altitude ? Doit-on choisir la route de la vallée de Wakhan, a priori magnifique mais bien plus difficile que la route principale ? Nos questions restent bien sûr sans réponse ! La descente du col nous offre notre première récompense : au détour d’un virage, se découvre la vallée du Panj qui s’étend en contre-bas. D’en haut, la vallée est impressionnante par sa largeur et ses hautes montagnes qui l’encadrent. La lumière de fin de journée vient renforcer le contraste des couleurs qui déploient toute la gamme des marron, rouge, ocre et orangé. Le peu de végétation, qui se concentre dans les villages, confirme que nous sommes rentrés dans un univers minéral… Le Panj délimite la frontière avec l’Afghanistan. Ce pays dont ne nous savons finalement rien semble être à portée de main. Côté tadjik comme côté afghan, une route serpente le long de la rivière, reliant des villages de quelques centaines d’habitants. Sur l’autre rive, nous apercevons de temps à autre des mobylettes qui nous rappellent l’Iran ! Le soir venu, nous installons notre bivouac à proximité de la rive. Il n’aura pas fallu une heure aux militaires tadjiks pour nous trouver et nous expliquer que de ce côté de la route, il est interdit de s’aventurer, et pour cause : les berges sont minées ! Nous ne saurons jamais si le risque est bien réel, mais en tout cas les patrouilles régulières sont un signe incontestable de vigilance de la part des tadjiks envers les afghans. La Pamir Highway est aussi surnommée route de l’opium… C’est par ici que transite la drogue pour se répandre en Asie Centrale, en Russie, en Europe.

Les tadjiks sont aussi aimables et curieux que les ouzbeks. L’éternel « Atkuda ? Francia ! » Nous entraîne de plus en plus vers un sujet de discussion incontournable : la coupe du monde de football. Au fur et à mesure que la finale se rapproche, nous montons dans l’estime des locaux ! Alors, lorsque nous arrivons au dernier village avant la fin de la route goudronnée, nous nous arrêtons dans la seule guesthouse du village et demandons immédiatement s’il y a une télévision… En grands fans de foot que nous sommes, assis par terre sans même une bière pour marquer le coup, nous assistons avec nos hôtes à la victoire de la France sur la Croatie ! Par contre nous nous sentons un peu bêtes lorsque les tadjiks nous détaillent la composition de l’équipe de France des vingt dernières années et que nous ne connaissons pas les joueurs… Notre joie est vite dissipée dès le lendemain lorsque subitement le bitume disparaît pour laisser place à une route de caillasse. Nous devons faire avec, il ne faut pas espérer mieux pour les quelques centaines de kilomètres à venir. Évidemment nous roulons moins vite, subissons les secousses et vibrations dues à cette route qui a pris la forme d’une « tôle ondulée », respirons les nuages de poussière soulevés par les voitures et je finis même par gagner ma deuxième crevaison.

 

Les jours suivants, la route se détériore de plus en plus pour ne devenir plus qu’une piste sableuse parsemée de gros cailloux et de nids de poule. Heureusement, le paysage compense la difficulté, et les villages nous semblent de plus en plus accueillants au moment des pauses ! Nous sommes tout le temps rattrapés par les enfants qui hurlent à tue-tête « hello » et nous poursuivent jusqu’à la sortie des villages, à tel point que cela en devient oppressant ! Également, Nous croisons régulièrement d’autres cyclistes et des motards avec lesquels nous échangeons des informations sur la route à venir. Nous sommes rattrapés par Marianne et Ulrich, le couple d’allemands en camping-car que nous avions rencontré à Boukhara : c’est l’occasion pour nous de faire une pause dans leur véhicule, à l’abri du soleil ! Plus tard, c’est un convoi militaire russe qui nous double. Seulement, la centaine de chars, blindés, camions citerne et autre engins en tout genre avance à peine plus vite que nous… Nous décidons de stopper dans un village pour les laisser filer, et assistons pendant plus d’une heure à un véritable défilé. Les tadjiks n’ayant pas d’armée, ce sont les russes qui assurent la défense du pays.

 

Nous atteignons enfin Khorog la capitale de la province du Haut Badakhchan. Nous nous y installons pour quelques jours pour prendre un peu de repos. Nous sommes aux environs des 2000 mètres d’altitude, et l’air devient plus respirable. À l’auberge, nous retrouvons par hasard Clarisse et Alexandre, qui nous devançaient depuis que nous avions roulé avec eux en Turquie ! Nous passons une bonne soirée avec eux avant qu’ils ne repartent le lendemain. Nous retrouvons un peu de diversité dans la nourriture : ici le bazar est bien plus fourni que les petits magasins des villages, et il y a également des restaurants européens et même indien ! Khorog est au carrefour de deux routes : le tronçon principal de la Pamir Highway quitte la frontière afghane pour monter vers les hauts plateaux tandis que la route de la vallée de Wakhan continue de suivre le Panj. Cette vallée est réputée pour sa beauté mais aussi pour sa difficulté. Nous prenons le parti de la découvrir, histoire de nous en faire notre propre opinion ! Nous ne sommes pas déçus : non seulement la route est moins pire que ce que nous avions subi jusque là, et nous avons bientôt en vue les hauts sommets afghans qui découvrent leur neige éternelle à plus de 6000 mètres… Toujours en longeant la frontière délimitée par le Panj, qui perd peu à peu de sa couleur terreuse, nous bifurquons plein est vers le dernier village de la vallée, Langar. La fatigue nous rattrape rapidement et le dernier jour est aussi difficile que magnifique. Nous croisons des portions d’étendues sableuses où les dunes nous font croire que nous traversons un désert, passons des prés humides et verts où paissent les moutons, subissons de nouveau la tôle ondulée et la caillasse dans certains villages où les enfants nous assomment par leur cris. Sarah passe sa journée d’anniversaire dans cette vallée, avec pour seul cadeau un beau ciel étoilé par une nuit venteuse et quelques biscuits un peu secs en guise de gâteau ! Nous peinons à trouver des légumes frais, et notre réchaud nous fait faux bon à plusieurs reprises à cause de l’essence de mauvaise qualité d’ici. Autant dire que notre régime alimentaire en prend un coup : nous sommes réduits à manger du plov, un plat à base de riz et de viande de mouton, ou des bouillons de pommes de terre dans les petits restaurants que nous croisons. Tant bien que mal, nous arrivons donc à Langar, ce village du bout du monde. Je suis épuisé, et passe deux jours à dormir dans la petite auberge où nous nous sommes arrêtés. Lorsque je vois les femmes laver les légumes et préparer la viande avec de l’eau franchement trouble à même le petit canal qui alimente la maison, je commence à émettre des hypothèses qui me semblent assez fondées sur l’origine de mon mal de ventre… Lorsque je ne dors pas, je passe mon temps à lire et relire la carte topographique de la région. En remontant le Panj nous avons atteint 2800 mètres d’altitude en pente douce. À partir de là, nous remontrons la rivière Pamir qui va nous emmener sur le plateau, à plus de 4000 mètres. Plus de village, plus de circulation (déjà rare), plus d’arbre, plus d’abri, plus rien. Pendant plusieurs centaines de kilomètres encore, sur de la piste horrible avec cette fois-ci une pente raide et une vue imprenable sur le massif de l’Hindu Kush, cette barrière naturelle incroyable qui s’étend le long du corridor de Wakhan. Lorsqu’on regarde la carte, on découvre que l’Afghanistan possède cette langue de terre coincée entre le Tadjikistan et le Pakistan. En dehors de ces montagnes, cette zone isolée ne semble rien apporter au pays. Elle résulte en réalité du découpage qui a été décidé par l’URSS et l’empire britannique qui occupait alors l’Inde et le Pakistan. Une zone neutre a été placée entre les deux puissances et concédée à l’Afghanistan afin de freiner les ardeurs expensionnistes de l’époque.

Semi convaincu par ma capacité à endurer les prochains jours, nous nous lançons à l’assaut de la montagne, les sacoches remplies de nouilles chinoises déshydratées. Miam. Nous mettrons trois jours à faire les cent kilomètres qui nous séparent du poste militaire de Kargush, à 3900 mètres d’altitude. Le sable, les cailloux et le pente compliquent la tâche, à plusieurs reprises il nous faut descendre du vélo et pousser montures et bagages. Nous avons la chance de croiser un berger avec qui nous passons notre première soirée. Dans sa maison, où pour tout équipement se trouve et poêle qui carbure à la crotte de mouton séchée, nous nous cuisinons nos pâtes avant de filer sous la tente. Nous voyons également notre première yourte ! On y mange le midi (œufs et pain) et je profite d’être à l’abri du soleil pour grappiller un peu de repos en faisant une sieste. Sarah préfère avec raison s’approcher de la rivière… un troupeau de chameaux venu de l’Afghanistan, de l’autre côté, se régale du peu d’herbe sèche qu’il y a ici ! Lorsque nous atteignons le poste militaire en fin de journée, je remercie de tout cœur le soldat qui nous propose de dormir à l’abri dans ce qui avait dû être une ferme autrefois. La pièce n’est pas chauffée, mais des matelas poussiéreux sont à disposition. Nous nous réfugions dans nos duvets. Malgré la fatigue, je n’arrive pas à dormir. Dehors, la nuit est froide et la pleine Lune fait briller les montagnes recouvertes par une brume qui donne un aspect un peu inquiétant à l’ensemble. Le silence est impressionnant. Si en journée le paysage marque par son aridité et ses couleurs vives sous le ciel bleu sans nuage, la nuit on ressent fortement l’isolement ainsi que cette sensation que le temps n’a aucune prise sur cet univers où la nature n’a jamais subi les transformations de la main de l’Homme.

 

Au matin, nous quittons la piste principale pour entrer dans la réserve de Zorkul. Nous pénétrons dans une des zones les plus reculées du Tadjikistan. Je comprends maintenant pourquoi le plateau porte le nom de « toit du monde » : même les hauts sommets que nous voyons ne semblent plus si élevés ! Nous avons atteint la vallée haute de la rivière Pamir et découvrons bientôt le lac Zorkul, sa source. À plus de 4200 mètres, nous voici avec pour seule compagnie des marmottes rousses et grasses, assis sur un caillou à admirer ce lac qui nous aura demandé tant d’efforts. De là part la rivière Pamir, qui devient le Panj puis l’Amou Daria, filant à travers le Turkménistan et l’Ouzbékistan pour finir asséché avant d’atteindre la mer d’Aral, à des milliers de kilomètres d’ici. Cela me donnerait presque le vertige. L’épuisement que je n’arrive pas à résorber m’empêche de mesurer à quel point Zorkul est magnifique. C’est après coup que je me rends compte que ce lieu est unique, hors du temps, sauvage. Le troisième jour après être entré dans la réserve, nous atteignons l’autre extrémité du lac. Nous abandonnons ici la frontière avec l’Afghanistan que nous suivions depuis si longtemps ! Nous croisons des yacks, que nous approchons un peu. Au loin, des bergers kirghizes ont installé leurs yourtes pour l’été : ils gardent les troupeaux de chèvres, de moutons et de yacks venus paître. Nous nous invitons et partageons un repas avec eux. Plusieurs familles sont installées ici. Toutes les générations cohabitent et mettent la main à la pâte dans les tâches du quotidien. Nous avons l’occasion de goûter au lait de yack et de chèvre sous à peu près toutes ses formes : yoghourt, beurre, crème… Avec du pain et du sucre, c’est mangeable ! Après être rassasiés, nous nous dirigeons vers le col qui marque la sortie de la vallée. Un dernier regard vers cette réserve hors du commun avant de redescendre sur l’autre versant. La verdure qu’apportait le lac disparaît, des montagnes à la roche rouge surgissent au loin ! Le regard se perd dans cette succession de sommets, de vallées et de plateaux qui semble infinie. La piste nous conduit jusqu’à Jarty Gumbez, ce qui pour nous apparaît comme une oasis tant attendue ! Ce hameau de quelques baraques ressemble à une station scientifique perdue au milieu d’un endroit inhabité. Une vieille éolienne, quelques panneaux solaires, des hommes qui s’affairent sur des engins de construction et surtout une guesthouse qui vient d’ouvrir ses portes suffisent à nous dire que nous sortons de l’isolement. Chose inestimable : des sources chaudes se trouvent sur le site, et des bains ont été aménagés dans ce refuge ! Nous nous y prélassons un bon moment en profitant de la vue sur le torrent en contre-bas.

Nous quittons Jarty Gumbez avec le plein d’eau de rivière prêt à rejoindre le tronçon principal de la Pamir Highway, 70 kilomètres plus loin. Plus de cours d’eau sur le parcours, seulement des étendues d’une terre aride et rocailleuse entourées de massifs impressionnants qui pourraient rappeler le désert de l’ouest américain. Nous traversons un lac salé asséché, passons un col et profitons de la longue descente qui s’en suit pour avaler les kilomètres qui nous séparent de la route. Quel bonheur de retrouver enfin l’asphalte ! En dehors de quelques camions qui filent vers la Chine, nous profitons d’être seuls sur cette route qui nous conduit vers Murghab, seule « ville » sur le plateau. Murghab ne doit compter que quelques milliers d’habitants. Les maisons sont assez sommaires, bâties en enfilade dans des rues poussiéreuses. Il n’y a pour ainsi dire que quelques arbres, et il est difficile de trouver un charme quelconque à ce village où l’air renvoie les odeurs de chauffage à la crotte de mouton. Les habitants disposent de l’électricité trois heures par jours. Le bazar est une succession de vieux containers où l’on trouve quelques babioles et un peu de nourriture. Je profite de la présence d’un artisan pour faire réparer l’armature de ma sacoche de guidon qui avait cassée à cause des nombreuses secousses de la piste. Installé dans une épave de wagon, où s’entassent des morceaux de ferraille de tout genre, il se met à l’œuvre… pas une vis dans sa caisse à outil, une mèche de perceuse usée jusqu’à l’os, un générateur au fioul pour faire tourner la perceuse en question, un parpaing comme atelier et beaucoup de persévérance de sa part donnent un résultat satisfaisant. L’art de recycler s’enseigne au Tadjikistan. Nous restons deux jours ici, et comme à Langar je passe une bonne partie de la journée à dormir sans vraiment me remettre. J’ai hâte d’atteindre Osh, au Kirghizistan, où nous pourrons prendre une semaine de repos bien mérité. Mais Osh est encore bien loin…

La route file plein nord maintenant. Pas de question à se poser ici, le tracé est rectiligne. À nouveau la solitude et l’isolement pendant de longues heures. Nous reprenons notre régime à base de pâtes déshydratées et d’eau de rivière. Nous plantons la tente au bord de la route et en dehors d’un camion, personne ne vient troubler le silence de la nuit. Le lendemains nous attend une étape symbolique. Nous atteignons rapidement le pied du col Ak Baital. Il ne nous reste que quelques kilomètres pour atteindre le point culminant de notre voyage, à 4655 mètres d’altitude. Seulement, ici, la route n’est plus bitumée et nous voici à nouveau sur de la piste. Nous soufflons, et mètre après mètre atteignons la passe mythique de la Pamir Highway. C’est un sentiment d’aboutissement, de fierté et de relâchement qui domine lorsque nous descendons de nos vélos. Comble de l’ironie, le col n’est pas spécialement beau et plusieurs touristes venus en 4×4 stationnent là en écoutant joyeusement de la musique. Peu importe, nous profitons un instant du moment avant de redescendre sur de la mauvaise piste. En bas, s’étend le lac Karakol, immense, que nous atteignons le jour suivant. Le ciel bleu se reflète dans l’eau, et au loin, se devinent les hauts sommets qui séparent le Tadjikistan du Kirghizistan. La frontière n’est plus si loin. Nous franchissons un nouveau col, campons à l’abri du vent froid dans une ferme en ruine, redescendons dans une vallée magnifique par ses couleurs étonnantes, les roches alternant avec le gris, le vert, le bleu, le rouge… Nous franchissons une rivière à gué, le pont étant effondré, avant de nous lancer contre un vent de face pour la dernière épreuve : l’ascension du col du Kyzyl Art, qui marque la frontière. Un mois et un jour après être entré dans le pays, nous arrivons devant le poste frontière le plus miteux que l’on puisse imaginer. Perché à 4280 mètres, les deux officiers de garde notent dans leur cahier nos prénoms en phonétique russe, notre numéro de passeport, y déposent le tampon de sortie et nous laissent filer. En haut du col, une statue d’ibex – genre de chamois local – se dresse fièrement. Nous admirons la piste défoncée qui dévale la pente qui se découvre devant nous. Le poste frontière kirghize est tout en bas, 20 kilomètres plus loin. Nous quittons le Tadjikistan sur les rotules, mais convaincus que ce pays est sans nul doute le plus sensationnel de notre périple.

 

Après coup, je relis un extrait du Livre des Merveilles de Marco Polo, où il décrit les vallées de Wakhan et de Zorkul que nous avons traversées, et bien des siècles après la description est plutôt fidèle, en dehors peut être du dernier paragraphe…

 

De la province Vocam et de ses hautes montagnes.

[…]

À deux journées de chemin de cet endroit, on entre dans la province de Vocam (Wakhan), qui est sujette du roi de Balascia, ayant trois journées de chemin de long et de large. Les habitants ont une langue particulière et font profession de la loi de Mahomet. Ils sont vaillants guerriers et bons chasseurs, car ce pays-là est rempli de bêtes sauvages. Si de la vous allez du côté de l’orient, il vous faudra monter pendant trois jours jusqu’à ce que vous soyez parvenu sur une montagne, la plus haute qui soit dans le monde.

On trouve là aussi une agréable plaine entre deux montagnes, où il y a une grande rivière, le long de laquelle il y a de gras pâturages où les chevaux et les bœufs, pour maigres qu’ils soient, s’engraissent en dix jours ; il y a aussi grande quantité de bêtes sauvages ; surtout on y trouve des béliers sauvages d’une grandeur extraordinaire, ayant de longues cornes dont on fait diverses sortes de vases. Cette plaine contient douze journée de chemin : elle s’appelle Pamer ; mais si vous avancez plus avant, vous trouverez un désert inhabité ; c’est pourquoi les voyageurs sont obligés de porter des provisions. On ne voit point d’oiseau en ce désert, à cause de la rigueur du froid, et que le terrain est trop élevé, et qu’il ne peut donner aucune pâture aux animaux.

Si on allume du feu dans ce désert, il n’est ni si vif ni si efficace que dans les lieux les plus bas, à cause de l’extrême froidure de l’air. De là le chemin conduit entre l’orient et le septentrion, par des montagnes, des collines et des vallées, dans lesquelles se trouvent plusieurs rivières mais point d’habitation ni de verdure. Ce pays s’appelle Belor, où il y règne en tout temps un hiver continuel ; et cela dure pendant quarante journées, ce qui fait qu’on est obligé de se fournir de provisions pour tout ce temps-là. On voit cependant sur ces hautes montagnes, par-ci par-là, quelques habitations ; mais les hommes en sont très cruels et très méchants, adonnés à l’idolâtrie, et ils vivent de chasse et se vêtissent de peaux.

 

Les béliers évoqués dans ce paragraphe sont toujours présents dans cette haute vallée, ils ont juste changé de nom : Marco Polo’s sheep ! Nous n’avons pas eu la chance d’en voir, malheureusement.

 

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Cet article a 15 commentaires

  1. Wooooo! quels paysages! Merci.
    Mais aussi quel récit, quelle aventure, quelles découvertes vous faites chaque jour et prenez le temps de nous faire partager. Les bandes dessinées et reportages de certaines chaînes télévisées sont loin de nous faire vibrer comme ça! Bonne continuation avec le courage et l’endurance qu’il faut à vous deux…. Papy et Mamy.

  2. Vos photos, comme vos textes.. sont magnifiques ! Tout juste de retour du Kirghizistan, le vélo à peine rangé, je suis encore à fleur de peau et reçois / ressens de façon toute particulière les émotions que vous apportent ce voyage.. comme si l’on était un peu avec vous sur les pédales 🙂 On apprécie souvent encore plus les kilomètres lorsqu’ils sont gagnés de haute lutte. Profitez de chaque instant et bonne route 😉

  3. Effectivement à vous lire j’ai bien l’impression que le Tadjikistan se démarque de tout ce que vous avez déjà traversé. Des rencontres plus ou moins étonnantes, des paysages désertiques mais hors du temps depuis finalement des siècles et des siècles et dont on apprécie la beauté et la singularité une fois la traversée terminée. On sent que la fatigue se fait clairement sentir, (7 mois de voyage déjà !) et j’espère qu’à l’instant ou je vous écrit vous avez pu vous ressourcer comme il se doit à Osh pour rependre des forces et poursuivre cette aventure extraordinaire. On vous envoie une multitude de pensée de courage, de force et d’endurance ! Nous pensons bien à vous et avons hâte de vous revoir. Gros bisous de nous 3 !

  4. Ce qui me surprend toujours, c’est ce contraste entre paysages désertiques et la verdure et l’eau….Et toujours, malgré la pauvreté manifeste, les sourires et l’accueil !Je fais acte d’humilité !

    Vos récits m’ouvrent les yeux sur votre force, votre volonté, votre courage, votre persévérance… Chapeau !
    Affectueuses pensées à transformer en encouragements
    Colette

  5. Ouf, c’est derrière vous ! Encore bravo d’avoir réussi cet exploit ! Perso rien qu’à lire tout ça je suis fatiguée pour vous…
    Les photos sont impressionnantes, en particulier celle « Au-delà de 4000m » qui pourrait être une peinture fantastique… Incroyable !
    Prenez soin de vous, et à très bientôt maintenant 😀 D’ici là, j’ai hâte de lire la suite de vos aventures !

    1. Entièrement d’accord avec toi sur la photo, je me disais la même chose ! Celle « Découverte de la vallée du Panj » semble également irréelle et pourtant vous y étiez, vous l’avez vu et c’est VOTRE photo ! En plus d’être de vaillants cyclistes, vous êtes de brillantissimes photographes 🙂

  6. Merci encore pour ce récit et toutes ces photos. Vraiment BRAVOOOOOOOO….
    Prenez soin de vous !

    Maman Florence

  7. Juste Superbe : les images, les textes, l’Aventure… Vous êtes impressionnants ! Continuez de profiter pleinement de cette incroyable expérience !

  8. Salut les amies
    Bravo quel beau récit de périple sur la M41 et la route sud du Wakhan Corridor,
    Que je n’ai pas osé tenter pour ma part
    Vous embrasse

  9. De plus en plus impressionnant ! Même en ayant la chance de vous parler et vous voir de temps en temps (vive la technologie !) il est difficile d’imaginer ce que vous vivez… jusqu’à lire ces lignes et voir ces photos qui nous font vraiment voyager avec vous ! Si c’est à peu près ce à quoi vous vous attendiez, alors je comprends de mieux en mieux votre envie de faire ce formidable voyage. Et malgré les difficultés qu’on ressent très bien, seuls les meilleurs souvenirs vous laisseront une trace indélébile. Continuez jusqu’au bout du plaisir, on a hâte de vous revoir mais on patiente avec plaisir en pensant à votre bonheur ! Grosses bises !

  10. Quel récit encore une fois et quel courage ! Vos photos sont superbes ! Nous attendons toujours avec autant d’impatience vos articles même si nous avons la chance de connaître beaucoup de choses avant qu’ils ne paraissent. Nous sommes vraiment fiers de vous mais nous avons hâte quand même que vous rentriez ! Gros gros bisous

  11. Paysages, photos et récit sont MA-GNI-FI-QUES ! Quel courage, c’est impressionnant! BRAVO!!!
    Bonne continuation pour la suite de votre voyage. Gros bisous

  12. Après quelques semaines dans un coin isolé du Lot, nous retrouvons Internet et les 4 derniers épisodes de vos aventures.
    Tiziano et Simone nous rappellent l’importance des rencontres et la fragilité de ces instants.
    L’iran, puis tous ces pays en Stan me font rêver avec des noms qui trottent dans ma mémoire (Samarcande en particulier)
    Toujours des rencontres chaleureuses avec des gens qui offrent ce qu’ils ont, partagent leurs moments de bonheur (mariage….),vous nourrissent,
    vous hébergent, et vous aident à continuer malgré les difficultés. L’humanité n’est pas morte!! C’est super
    Les textes et les photos sont toujours un régal.
    Vivement le prochain article
    Je vous embrasse

  13. Je suis bouche bée et admirative devant ce récit si bien écrit et où l’on perçoit parfaitement l’ampleur du défi de même que la singularité impressionnante de l’environnement.
    Bonne route

  14. Bonjour,
    J’adore votre volonté de poursuivre votre voyage aussi beau que fatiguant et votre façon de le raconter qui nous plonge aussitôt dans l’aventure, on s’y croirait vraiment, le tout conforté par des photos magnifiques.
    Vous avez accompli vos rêves et c’est super de les faire partager à tous.
    C’est un vrai roman que vous avez vécu et dans lequel je me suis plongée avec ravissement.
    Bonne continuation.
    Francine, amie de Florence

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